"Escapades Florales" - Annabelle Boyer
"Escapades Florales"
“VIVANTS “

Je rêvais de voir l’Irlande et d’y faire des photos.
Pour fuir l’agitation et le bourdonnement des villes, j’ai choisi des lieux de recueillement et de silence.
Besoin de solitude. Besoin de m’abstraire. Pour mieux me retrouver au plus près de moi-même, mais aussi pour me confronter à l’idée de l’absence définitive et d’un monde « au-delà ». Ces lieux allaient –ils apaiser ma curiosité, pour ne pas dire ma fascination sur ce qu’était la mort ? Le pouvaient –ils d’ailleurs ?
Avec mon Rolleiflex, j’ai arpenté des lieux anciens de sépultures. La première fois, ce fut un vide quasi sidéral. Il me semblait que je ne « voyais » rien. J’étais proche de succomber à la panique.
Puis, à force de déambuler, de marcher à travers ces architectures de la mort, je remarquai des objets qui commençaient à évoluer sous mon regard. Une petite vierge enfermée dans une boule de plexiglas fut le déclic. Je commençai à me rapprocher, pour photographier au plus près de la terre et de ces objets un peu « kitschs »déposés ça et là. Ils étaient de toutes sortes, conférant des ambiances et des styles particuliers selon leur appartenance à des sépultures de campagne, de ville ou de bord de mer.
Pour les plus croyants, têtes d’angelots naïfs, chérubins, ou insignes religieux; pour les « esthètes », roses, et autres fleurs de pierre ; pour les gens de la mer, mouettes, ancres, voiliers ; pour les paysans, épis de blé sur marbre, tracteurs miniatures, ou même un couple émouvant de fermiers assis, de dos sur un banc. Dérisoires et touchants miroirs de ceux qu’ils accompagnaient dans l’éternité.
Sous mon regard, ces objets entretenus ou à l’abandon, riches ou modestes, devenaient un monde à part entière et se mettaient à vivre de leur propre vie, subissant eux aussi les épreuves du temps. Mais Ils étaient là, gardiens fidèles et protecteurs, comme pour amortir l’angoisse du néant ; Ils étaient là, porteurs de messages délicats et pathétiques aux voyageurs de cet ailleurs incertain, comme pour exorciser le potentiel oubli de ceux qui restent et qui tentent sans cesse de dompter ou d’apprivoiser l’idée même de la mort.
De retour en France, je continuais à les photographier en tenant compte de leur diversité décorative. Sans m’en tenir seulement à cet aspect descriptif ou documentaire, je voulais surtout faire émerger d’eux leur poésie, émanation et fille naïve de l’émotion et de la dérision.
Pour cela, j'ai scindé mon travail en 4 parties : "Escapades Florales“, “Chérubins en scène“, “Les Insolites“ et “In Nomine“.
Puis, j’ai utilisé un film tungstène donnant cet aspect bleuté qui évoque pour moi tout autant l’éloignement tragique de la vie, que la sérénité, l’apaisement, la douceur, le rêve, comme une sensation de bien-être. Comme si, finalement, la vie de l’autre côté du miroir n’était pas la mort, la fin, l’absence, la rupture brutale et douloureuse qui fracassent l’humaine condition, mais ne serait qu’un rêve, dont on aurait oublié de se réveiller.


Texte de Françoise Chadaillac.
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